La Société de criminologie du Québec est au carrefour de la pratique professionnelle, de la recherche scientifique et de l'action communautaire en matière de justice pénale.
5 novembre 2007

 

 

Voilà que dernièrement une peur latente mais bien réelle fut ravivée dans la société québécoise, celle du délinquant sexuel s'attaquant à nos enfants. Toutefois, cette crainte persistante et normale prend aujourd'hui une toute nouvelle forme alors que le délinquant se dissimule derrière les pages web consultées innocemment par les jeunes. Dès lors, comment nous protéger de cette nouvelle menace? Dans le discours social, deux solutions ressortent couramment : «Créons un registre public afin de localiser ces individus pédophiles et dangereux et soumettons-les à la castration chimique afin qu'ils soient mis hors d'état de nuire». Cette réaction est manifestement logique et conséquente suite aux événements soulevés par les médias, nous dictant l'importance de se protéger des inconnus. Qu'en est-il, de façon empirique, de l'efficacité de ces mesures pour protéger nos enfants? La présente lettre se veut une précision à la couverture médiatique qui propose des faits dépeignant une réalité bien partielle et qui encourage notre sentiment de peur plutôt que nous amener à aborder véritablement le problème de la délinquance sexuelle et trouver des solutions sécuritaires.

Il est vrai qu'Internet et le clavardage permettant aux potentiels agresseurs une recherche discrète de victimes, à l'abri des regards, va probablement modifier à l'avenir nos données concernant l'agression sexuelle envers les enfants. Cependant, la tendance des sondages auprès de « monsieur et madame Tout-le-Monde » reflète la flagrante méconnaissance du phénomène de la pédophilie. Nous verrons subséquemment que l'ignorance peut facilement entraîner des solutions peu efficaces et des dommages d'autant non souhaités.

Alors que la voix du public se fait entendre haut et fort, comment se fait-il que si peu d'efforts aient été mis, parallèlement, à éduquer la population en matière de délinquance sexuelle? Car, si peu le savent, nous occupons une place de choix au Québec quant au niveau de connaissance et d'expertise en ce domaine. Nous sommes un modèle sur le plan international et nos résultats y sont pour quelque chose. Par exemple, n'aurait-il pas été pertinent de mentionner que la récidive des délinquants ayant terminé un programme cognitivo-comportemental est diminuée de moitié (Proulx, 1993)? Particulièrement dans le contexte où nous avons ici, au Québec, des professionnels oeuvrant à ce type de programme, en l'occurrence à l'Institut Philippe-Pinel de Montréal depuis 1979 et à l'établissement correctionnel fédéral la Macaza depuis 1992.

Malheureusement, les informations divulguées valorisent rarement un bon système d'accès au traitement comme système de protection efficace. En ce sens, nous ne pouvons nous proclamer « prophètes en notre pays » vu la si faible résurgence des connaissances disponibles dans les enquêtes médias. Cependant, nous divulguons les dossiers criminels détaillés des délinquants sexuels ayant obtenu leur libération. Rien de mieux qu'un brin de sensationnalisme qui attire la population, mais qui également concourt à l'effrayer et proposer des mesures sévères telles un registre public et la castration chimique. Puisque nous n'avons pas été les premiers à contempler ces solutions, pourquoi ne pas nous informer de leur efficacité?

Pensons d'abord au registre public, dont le but premier est de permettre à la collectivité de facilement identifier les délinquants sexuels. Si nous considérons que plus de 80 % des agresseurs sont connus de près par la victime (Freeman-Longo, 1996; Simon J, 2000), c'est avec surprise que la population reconnaîtrait dans un éventuel registre leurs frères, oncles, pères, cousins, etc. Ainsi, cette mesure pourrait bien avoir l'effet inverse à celui désiré en décourageant la population de dénoncer un proche (Farkas et Stichman, 2002).

D'autre part, nous ne pouvons nous cacher que ces registres ne seront pas uniquement utilisés à bon escient. Nous ouvrirons notre société au retour de la vendetta populaire. À ce sujet, un intervenant d'un corps policier de l'Ontario, favorable au départ à cette mesure, a répertorié sur son territoire la liste des agresseurs connus. Voyant qu'au moins un agresseur sexuel dans chaque quartier de la ville avait été répertorié, le projet fut vite abandonné devant la crainte que l'impact chez la population soit trop important à gérer (Bellemare, 1997). Malgré son objectif, le recours à ce registre reste encore peu efficace pour amener l'arrestation de l'auteur d'un crime sexuel connu et d'aucune façon n'aiderait à détecter les délinquants non encore judiciarisés. Il ne crée donc qu'une illusion de protection.

Qui plus est, des chercheurs ont démontré que 89 % des agresseurs sexuels avaient vécu un affect négatif intense dans les heures précédant le délit (Pithers, Kashima, Cumming, Beal et Buel, 1988; voir aussi McKibben, Proulx, et Lusignan, 1994). En ce cens, les experts redoutent que l'ostracisme et la haine sociale puissent augmenter l'anxiété du délinquant, affecter à la baisse ses capacités décisionnelles et entraîner la récidive (Billings et Bulges, 2000; Edwards et Hensley, 2001; Prentky, 1996). Les moyens ont souvent de bonnes intentions au départ, mais n'obtiennent pas toujours le but souhaité.

Évaluons maintenant une autre solution fortement encouragée par la population : la castration chimique. L'effet de la loi américaine sur la castration chimique fut documenté dans un article du Criminal Justice Review (Farkas et Stichman, 2002). Effectivement, un traitement pharmacologique (injection de Depo-Provera, par exemple) peut entraîner un meilleur contrôle du comportement sexuel chez les agresseurs et réduire le taux de récidive. Cependant, ces résultats ne sont envisageables que si certaines conditions sont respectées : il doit nécessairement être combiné à une thérapie adaptée aux problèmes spécifiques de l'individu, le délinquant doit être déterminé et motivé à modifier son comportement déviant et finalement, les injections doivent être données de façon continue puisqu'il s'agit d'un traitement temporaire.

Sans compter que la systématisation de ce traitement à tous les délinquants sexuels est hautement critiquée par nombre d'experts. Des doutes quant à l'efficacité d'une telle intervention auprès des agresseurs d'enfants ont été émis il y a déjà plus de 25 ans (Crawford, 1981). Plus récemment, un psychiatre français indiquait que des traitements non individualisés risquaient l'échec puisque la médication ne conviendrait que dans 10 à 15 % des cas, ces déviances n'étant pas uniquement provoquées par des troubles hormonaux (Leclair, 2007). Farkas et Stichman (2002) documentent d'ailleurs que le traitement n'aura aucun effet chez les délinquants qui nient leur responsabilité, qui blâment leur comportement sur des facteurs externes et non sexuels (drogue, alcool, stress) ou dont le délit est motivé par la colère, la violence ou le pouvoir. Ceux-ci, même impuissants, trouveront un autre moyen d'agresser leurs victimes. Et ce, sans avoir encore effleuré les considérations éthiques que soulève cette intervention…

Comment expliquer, alors, que plusieurs communautés persistent à instaurer des lois encourageant ces mesures? Simple :

« Ces lois sont très populaires politiquement et publiquement, plusieurs législatures les ont acceptées de façon unanime, car elles donnent au public une perception de contrôle et de sécurité dans leurs communautés. » (Edwards et Hensley, 2001; Lieb, 1996; Parks, 2000; Scholle, 2000; cités dans Farkas et Stichman, 2002, p. 263).

Bref, les faits hautement émotifs énoncés par les médias sans une diffusion suffisante de connaissances relativement au phénomène de la délinquance sexuelle, n'encouragent que des solutions simplistes et une réaction sociale qui s'apparente plutôt à une chasse à l'homme. Favoriser une information qui soulève un débat suscitant un sincère désir de chercher des solutions visant la diminution du phénomène de la délinquance sexuelle nous apparaît souhaitable. Nos investissements dans des politiques punitives et répressives nous permettent peut-être de maintenir une illusion de sécurité, mais nous nous éloignerons sans cesse de réels avancements tant que nous refuserons de bénéficier de la richesse des connaissances et de l'expertise que nous possédons. Jamais nous n'arriverons à nous proclamer « prophètes en notre pays » si nous restons tapis derrière ces campagnes de peur.

Bibliographie

  • Bellemare, D. (Septembre 1997). Allocution lors d'un congrès de l'Association Canadienne de Justice Pénale (ACJP), Ottawa.
  • Billings, J., et Bulges, C. (2000). Comment : Maine's sex offenders registration and notification act. Wise or wocked? Maine Lawe Review, 52, 175-259.
  • Crawford, D. (1981). Treatment approaches with pedophiles. Dans M. Cook & K. Howells (eds.), Adult sexual interest in children, London: Academic Press, pp. 181-217.
  • Edwards, W., et Hensley, C. (2001). Contextualizing sex offender management legislation and policy : Evaluating the problem of latent consequences in community notification laws. International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, 45, 83-101.
  • Farkas, M. A., et Stichman, A. (2002). Sex Offender Laws: Can Treatment, Punishment, Incapacitation, and Public Safety be Reconciled? Criminal Justice Review; 27; 256-283
  • Freeman-Longo, R. (1996). Feel-good legislation: Prevention or calamity? Child Abuse and Neglect, 20, 95-101.
  • Leclair, A. (2007). Un appel aux candidats à la castration chimique. Le Figaro, publication du 14 mai.
  • McKibben, A., Proulx, J., et Lusignan, R. (1994). Relationships between conflict, affect and deviant sexual behaviors in rapists and pedophiles. Behaviour Research and Therapy, 32, 571-575.
  • Pithers, W.D., Kashima, K.M., Cumming, G.F., Beal, L.S., et Buel, M.M. (1988). Relapse prevention of sexual agressors. Dans R.A. Prentky et V.L. Quinsey (eds), Human sexual agression: Current perspectives, 528, 244-260. New-York : Annals of the New York Academy of Sciences.
  • Prentky, R. (1996). Commentary: Community notification laws and constructive risk reduction. Journal of Interpersonal Violence, 11, 295-298.
  • Proulx, J. (1993). La récidive. Dans J. Aubut et collaborateurs (eds.). Les agresseurs sexuels. Montréal : Les éditions de la Chenelière, pp. 260-266.
  • Simon, J. (2000). Megan's Law : Crime and democracy in late modern America. Law and Social Inquiry, 25, 1111-1150.
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