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Faire payer leur emprisonnement aux détenus n'est certainement pas la meilleure idée pour épargner de l'argent

La Presse, dimanche le 26 octobre 2003

 

Les auteurs sont respectivement Président et directrice générale de la Société de criminologie du Québec.

 

Au moment même où le Premier ministre du Québec annonce une réingénierie de chacun de ses ministères nous nous attendons, en tant que citoyens, à rien de moins que des changements majeurs en perspectives. Des décisions seront prises pour améliorer nos systèmes de santé, d'éducation, de l'environnement, etc.. Chose certaine, le ministère de la Sécurité publique du Québec sera aussi scruté à la loupe et d'ailleurs, de nouvelles idées ont déjà été émises concernant notre appareil de justice.

Nous profitons de ce moment d'effervescence afin de partager nos réflexions relatives à une idée d'actualité lancée récemment par le ministre de la Justice du Québec, Monsieur Marc Bellemare: Devons-nous faire payer aux sentencés leur peine d'emprisonnement ?

D'entrée de jeu, l'idée de trouver de nouveaux moyens pour alléger les coûts engendrés par l'incarcération, mérite d'être explorée. Toutefois, le moyen proposé apparaît très surprenant, compte tenu du profil socio-économique de la clientèle correctionnelle du Québec. Une étude (2001) effectuée par la Société de criminologie du Québec et commandée par le ministère de la Sécurité publique révèle que le revenu moyen mensuel de cette clientèle est de 1 000 $ et qu'à peine 40% des détenus occupaient un travail rémunéré lors de leur entrée aux services correctionnels. Seulement 17% affirme avoir accumulé des épargnes moyennes de 2 500, 54,7% ont des dettes et parmi ces derniers le montant moyen de ces dettes s'élève à 3 271 $. Et que dire du 40% des détenus qui se retrouvent en prison (incluant toute sentence de deux ans moins un jour) pour des amendes non-payées...

Grosso modo, ce bref portrait démontre que la grande majorité des détenus ne semblent pas avoir les moyens de payer leur peine d'emprisonnement. Nous faut-il donc à tout prix un système où les moins nantis auront à payer ? Certes non ! Un système qui propose une surpénalisation ? Certes non ! Un système qui ne tient pas compte des obligations familiales d'un détenu ? Certes non ! Il faut minimiser les coûts financiers de l'incarcération, mais certainement pas à tout prix !

Tout d'abord, pour minimiser ces coûts il s'avère important d'utiliser les espaces de détention de façon judicieuse. Par conséquent, il nous faut penser à des alternatives à la prison puisqu'un constat s'impose, cette dernière est la mesure punitive la plus onéreuse pour les contribuables et celle qui permet le moins la réhabilitation.

Trouver des alternatives sécuritaires à la prison et qui ne mettent pas en danger les concitoyens, est-ce là une mission possible et réaliste ? Des réponses nous sont fournies dans des mesures concrètes appliquées à l'occasion au Québec.

Prenons l'exemple de jeunes toxicomanes qui ont perpétré une série de vols par effraction afin de subvenir à leur dépendance à des drogues. Les études scientifiques nous démontrent clairement que l'incarcération de ces personnes n'aura qu'un impact positif fort limité sur leurs problèmes de toxicomanies et sur leur récidive éventuelle. Bien plus, dans plusieurs situations d'incarcération, les détenus pourront continuer à s'adonner à leur consommation illégale de drogues durant leur période de détention, au risque de s'endetter (les drogues se transigent à des prix beaucoup plus élevés en détention que dans la communauté) et devoir alors s'impliquer encore plus sérieusement dans la criminalité afin de rembourser leurs dettes. Dans ces cas, la détention ne résout rien du problème qui a donné naissance à la criminalité. D'autre part, maintes études ont démontré que le renvoi de ces personnes vers des ressources de traitement de la toxicomanie avait un impact direct sur la réduction de la consommation de drogues et la récidive. Mieux encore, les services de traitement coûtent habituellement beaucoup moins chers que l'incarcération. Les citoyens sauvent donc sur tous les plans. Non seulement sont-ils ainsi plus en sécurité, mais ça leur coûte moins cher.

D'autres possibilités s'offrent également au gouvernement qui veut réduire les coûts d'incarcération. Il en est ainsi du projet de loi qui propose que l'emprisonnement soit moins disponible pour les non payeurs d'amendes. Compte tenu du nombre d'emprisonnement pour non paiement d'amende qui sont admis annuellement dans les prisons québécoises, on peut estimer qu'une telle mesure libérerait l'équivalent de 200 cellules. De plus, il faut continuer à conjuguer nos efforts pour récupérer les biens et produits de la criminalité ; Maximiser les mécanismes déjà mis en place qui nous permettent de saisir les avoirs de personnes qui vivent du crime.

Les représentants du ministère de la Sécurité publique auront certainement à prendre, au cours des prochains mois et des prochaines années, des décisions lourdes de conséquences pour les finances publiques de même que pour la sécurité des citoyens. La société évolue, le crime change de visage et la sécurité dont nous jouissons pour la grande majorité n'est pas un acquis. Il est donc de notre devoir de nous y intéresser et de prendre part au débat. Une réflexion majeure s'impose face aux nouvelles idées!

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